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Irriguer avec des eaux usées traitées : approches et perceptions des français à l’étude

Bâche de stockage eaux usées © Bruno Molle / Irstea

01/02/2018

Réutiliser des eaux usées traitées pour irriguer les cultures : une solution locale pertinente pour économiser et préserver la qualité de nos eaux, valoriser les nutriments présents à des fins agronomiques et réduire ainsi les pressions sur les milieux. Si cette pratique encadrée par une réglementation spécifique[1] est mise en œuvre dans de nombreux pays européens, elle est encore peu développée en France. Expert dans ce domaine, Irstea explore des approches originales en appui aux collectivités et industriels, pour encourager l’élaboration de projets viables et sûrs, et accompagner l’évolution de la réglementation. Entretien avec Bruno Molle et Patrice Garin, chercheurs à Irstea.

1.     Peu de projets de réutilisation des eaux usées traitées pour l’irrigation agricole émergent en France. Quels en sont les freins ?

B. M. : « Aujourd’hui le principal frein est règlementaire, lié à un manque de données concernant les effets de ces pratiques sur l’environnement et les cultures. De nombreuses questions entourent notamment la survie, la dispersion ou le dépôt de bactéries pathogènes sur les plantes suivant la méthode d’application. Dans le cas de l’irrigation par aspersion, il est difficile d’identifier quels pathogènes contenus dans les eaux sont capables de survivre au contact de l’air. C’est justement l’objet d’une thèse co-encadrée par Irstea, l’Inra et l’Anses qui démarre en 2018. En raison de ces verrous scientifiques, la réglementation applique le principe de précaution pour imposer des contraintes de distances qui semblent très restrictives. Pour utiliser un asperseur de 20m de portée, il faudra par exemple respecter une distance de 40 mètres vis à vis des zones sensibles. Ces principes peuvent limiter l’adoption de projets. »

2.     Face aux manques d’eau observés sur le bassin Rhône Méditerranée (40% de la surface du bassin) qui impactent le maintien de l’activité agricole[2], et face aux rejets de pollutions en azote et phosphore dans les milieux aquatiques, l’agence de l’eau RMC a lancé un appel à projets intitulé « Réutiliser les eaux usées traitées ». Quels sont ses objectifs, et les approches mobilisées par Irstea dans les projets auxquels l’institut contribue ?

 B. M. : « Cet appel vise à répondre aux questions techniques encore non résolues, afin de développer des pratiques optimales de réutilisation et au-delà proposer des recommandations pour la modification de la réglementation. Au sein des 6 projets complémentaires impliquant Irstea[3], toute une série d’approches expérimentales de type recherche et démonstrations in situ, sont et seront mises en œuvre par les équipes de Montpellier et de Lyon, pour étudier différents aspects de cette solution. Un premier volet s’intéresse ainsi à la durabilité des systèmes d’irrigation, c’est-à-dire comprendre comment un système va résister à ce type d’eau qui est très nutritive et peut conduire à un bouchage par un biofilm bacterien (projets Murviel-Les-Montpellier et Read’Apt). En matière de traitements, des méthodes extensives à base de filtres plantés de roseaux à aération forcée de nouvelle génération, sont actuellement évaluées (Murviel et Rur’Eaux). Les premières expérimentations révèlent que le taux de pathogènes, principale problématique des filtres plantés, diminue grâce à cette aération. D’autres analyses sont davantage centrées sur les impacts de la réutilisation des eaux usées traitées sur le rendement des cultures et les possibles transferts de contaminants dans les sols et les plantes (Murviel et Read’Apt). La demande en REUT, ainsi que les attitudes des décideurs, usagers et consommateurs sont également analysées à travers des démarches de modélisation et des méthodes de concertation basées sur des outils participatifs, à la croisée entre sociologie et économie (SoPoLo et Read’Apt). 

3.     La maîtrise des risques sanitaires et environnementaux est primordiale. Concrètement, quels types d’expérimentations sont mises en œuvre pour le suivi des micropolluants et des pathogènes ?

 B. M. : « Irstea coordonne la mise en place et le suivi d’une plateforme expérimentale de réutilisation de eaux usées traitées par lirrigation localisée enterrée, à Murviel-Les-Montpellier. Dans le cadre de ce projet lancé en juillet 2017, des manips sont effectuées en plein champ mais aussi en conditions contrôlées dans des bacs hors sol pour réaliser des bilans de transferts et stockage de micropolluants[4], en vue d’évaluer le risque de contamination. Concernant l’analyse de la dispersion des pathogènes, nous utiliserons une méthode de caractérisation élaborée dans un projet précédent, afin de déterminer dans l’atmosphère la part des bactéries pathogènes survivantes provenant spécifiquement des EUT. En parallèle, nous menons avec des étudiants de l’IUT de Dignes et l’Inra de Narbonne, des expérimentations sur des plantes que nous arrosons de pathogènes indicateurs de façon à mieux comprendre leur survie dans différentes conditions. »

4.     Les français sont-ils prêts à consommer des produits irrigués avec des eaux usées traitées ?

P. G. : « Entre intentions de consommer ces produits et réalisations, des différences sont observables. C’est ce qu’a révélé une expérimentation menée dans le cadre du projet SoPoLo, auprès de deux groupes de personnes averties des pratiques de REUT[5]. Un questionnaire sur leurs intentions puis un test de dégustation ont montré que les deux groupes étaient majoritairement prêts, mais que selon les produits 5 à 30 % de personnes refusaient de les consommer. Principalement liées à un manque de confiance dans le contrôle des eaux usées traitées, les réticences concernaient davantage les produits en contact direct avec l’eau comme la salade. Dans le cadre du projet SoPoLo, les opinions et les attentes des consommateurs, mais aussi des élus et des agriculteurs du territoire montpelliérain sont ainsi évaluées, pour mieux considérer ces facteurs d’incertitudes dans les analyses d’opportunité d’un projet de REUT. »

B. M. : « Par ailleurs, la communication et le traitement médiatique, ainsi que les perceptions des citoyens autour d’un futur projet de REUT sont en cours d’analyse au sein du projet Read’Apt et d’une thèse CIFRE menée par Benjamin Noury en partenariat avec la Canal de Provence[6]. À travers des approches de co-construction sur le sujet, l’objectif est de mieux comprendre les questionnements et les éventuels points de blocage, en vue d’apporter des éléments de réponse concrets aux débats. »  

Au delà de l’irrigation des cultures ou des espaces verts, les chercheurs d’Irstea en association avec la société Ecofilae et la commune de Cannes, se penchent également sur un système plus large de REUT. Pourquoi pas réinjecter demain ces eaux dans une zone humide pour alimenter une rivière, ou les utiliser dans les systèmes de nettoyage des bateaux… Des pistes à l’étude, pour que la réutilisation des eaux usées traitées en zones urbaines gagne du terrain.

En savoir plus

[2] De nombreuses parcelles agricoles ont été abandonnées dans la région en raison de manques d’eau

[3] Irstea est impliqués dans 6 projets en cours ou à venir, dans le cadre l’appel à projet de l’Agence RMC : Murviel-Les-Montpellier, SoPoLo, Read’Apt (2017 - 2020), Rur’Eaux (2018 - 2021), Lama (2018 - 2019) et un projet avec la commune de Cannes (2018-2021). Ces projets impliquent les unités G-eau du centre Irstea Montpellier et RiverLy du centre Irstea Lyon

[4] Sur une liste de 5 contaminants émergents, avec des propriétés physico-chimiques différentes

[5] 71 étudiants de M1 Master Eau de l’Université de Montpellier et 20 membres du comité de pilotage du projet. Source : A. Gaillagot, 2017. Consommateurs face à des produits issus de l’agriculture irriguée avec des Eaux Usées Traitées : Quelles attitudes ? Mémoire de Master 2, Mention Eau, Spécialité  « Eau et Société ». Université de Montpellier, AgroParisTech, SupAgro Montpellier, co-encadré par Patrice Garin et Marielle Montginoul. chercheurs à Irstea

[6] Thèse intitulée « Les conditions sociales de mise en œuvre d'un projet de REUT »