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Anguille européenne : lancement d’un suivi inédit sur le Rhône

Anguille européenne © Carmie H/Irstea

30/10/2018

Dans le cadre d’un projet de recherche partenariale, la Compagnie Nationale du Rhône (CNR) et des scientifiques du centre Irstea de Lyon mettent en place une expérimentation de grande envergure pour étudier les voies de franchissement des aménagements hydroélectriques par les anguilles adultes qui entament leur redescente vers la mer. Objectif : apporter des données fiables en réponse aux exigences réglementaires relatives à la sauvegarde de l’espèce, mais aussi mieux connaître les processus biologiques qui régissent le cycle de vie de cette espèce en voie d’extinction.

Au même titre que l’ours polaire, l’anguille européenne fait partie des espèces en danger critique d’extinction ; elle figure sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) depuis 2008. En cohérence avec la règlementation européenne, la France a mis en place un plan national de sauvegarde qui vise à réduire la mortalité des anguilles due aux activités humaines, parmi lesquelles la production d’hydroélectricité. Les aménagements hydroélectriques peuvent en effet représenter des obstacles, voire des dangers, pour cette espèce migratrice qui passe l’essentiel de sa vie en eau douce et se reproduit en mer des Sargasses dans les Caraïbes. Ils peuvent entraver ses déplacements lors de la montaison, lorsque les petites anguilles (civelles, anguillettes) nées en mer remontent le long des fleuves, ou lors de la dévalaison, lorsque les anguilles adultes et matures sexuellement (anguilles argentées) redescendent le fleuve vers la mer pour aller se reproduire.

Déterminer les voies de passage empruntées par les anguilles

Pour répondre aux objectifs réglementaires du plan national de sauvegarde et de sa déclinaison à l’échelle locale du bassin versant Rhône-Méditerranée, la Compagnie Nationale du Rhône (CNR), concessionnaire du fleuve pour la navigation, l’irrigation et la production d’électricité, vient d’entreprendre, en collaboration avec l’équipe Dynamiques et modèles en écohydrologie d’Irstea, le projet DAARAC. Son but : mieux comprendre comment les anguilles franchissent les aménagements conçus et gérés par l’industriel, et en particulier celui situé à Caderousse1 (Vaucluse), lors de leur dévalaison.

D’une manière générale, les aménagements hydroélectriques du Rhône se composent d’un barrage qui barre le lit originel du fleuve et réoriente l’eau vers un canal de dérivation équipé d’une écluse et d’une usine de production d’électricité. Si le franchissement du barrage ou de l’écluse est sans dommage pour l’anguille, celui des turbines de l’usine peut s’avérer plus risqué. « Nous avons mené une étude en 2010 qui a montré que le taux de survie des anguilles qui traversent les turbines est de 92 à 93 %. Il nous faut donc maintenant déterminer la proportion d’anguilles qui passent par les turbines lorsqu’elles dévalent. C’est là l’objectif premier du projet DAARAC : quantifier le flux d’anguilles passant par chacune des trois voies possibles », explique Franck Pressiat, responsable du Pôle Environnement de la CNR. Afin de mieux cerner l’impact réel de ces aménagements, les partenaires du projet ont également prévu d’évaluer l’effet cumulé des trois aménagements que doivent successivement franchir les anguilles - Caderousse, Avignon, Vallabrègues - pour parvenir au delta de Camargue puis à la mer Méditerranée. L’étude permettra aussi de connaître la répartition des anguilles argentées entre les deux bras du delta : le Petit Rhône et le Grand Rhône.

Un dispositif de suivi inédit sur le Rhône

Pour mener à bien cette étude, la CNR s’est associée à l’équipe Dynam d’Irstea Lyon qui intervient à toutes les étapes du projet, à commencer par la mise en place de la méthodologie du suivi des anguilles. Celle-ci repose sur la télémétrie acoustique, une technologie qui permet d’enregistrer les sons transportés dans l’eau. Concrètement, il s’agira de capturer sur les trois années de suivi environ 300 individus en cours de maturation sexuelle et qui se préparent à la dévalaison, pour les marquer (implantation d’un émetteur par chirurgie), et par ailleurs, d’équiper les différentes voies de passage à travers l’aménagement de Caderousse (écluse, aval de l’usine, vieux lit du Rhône…) avec des hydrophones qui pourront détecter – ou non – leur passage.

À l’issue de la première année du projet, la zone d’étude qui couvre 90 kilomètres est désormais entièrement équipée : depuis les différents points de l’aménagement de Caderousse jusqu’en Arles, porte du delta de Camargue. Outre ces points fixes, des hydrophones mobiles, embarqués sur bateau, permettront d’affiner le suivi. La première session de capture réalisée début septembre a déjà permis d’équiper et de relâcher 72 individus.

« Collaborer avec l’équipe d’Irstea nous permet de bénéficier de leur maîtrise de la technologie, qu’ils ont su adapter aux spécificités du Rhône (largeur du fleuve, parasitage par de multiples bruits de fond dus à la navigation, au vent, au courant…), mais aussi de nous entourer d’un partenaire capable non seulement de recueillir les résultats mais de les interpréter, en les repositionnant dans les processus biologiques de l’espèce », précise Franck Pressiat.

Des résultats attendus à visée industrielle et scientifique

D’ici à 2021, ce suivi doit permettre à la CNR de mieux connaître l’impact réel et global de ses activités sur la population d’anguilles dévalantes. Les résultats qui seront rapportés aux instances régionale et nationale puis européenne, alimenteront, avec l’ensemble des autres études, les réflexions sur les orientations à prendre dans le cadre du plan de gestion de l’espèce. Parallèlement, les scientifiques de l’équipe Dynam, notamment spécialisée dans l’analyse comportementale des poissons face à un changement physique de leur milieu, ambitionnent de percer certains mystères du comportement de l’anguille, comme les éléments qui déclenchent sa dévalaison ou ceux qui orientent le choix de la voie qu’elle emprunte à travers les ouvrages qu’elle rencontre. « À l’instar de tous nos travaux qui visent à étudier le comportement de différentes espèces de poissons et à développer des outils pour évaluer l’impact des ouvrages hydrauliques sur ces populations, notre objectif in fine est d’accompagner les gestionnaires d’ouvrages, comme la CNR, vers les choix de conception ou de gestion les mieux adaptés pour maintenir leur activité tout en minimisant au maximum leur impact écologique sur le milieu naturel et les espèces qu’il renferme », conclut Hervé Capra, chercheur en écohydrologie et responsable scientifique du projet pour Irstea.

Fiche d’identité du projet
  • Nom : DAARAC - Dévalaison des Anguilles Argentées du Rhône à travers les Aménagements CNR
  • Dates : 2017 - 2021
  • Budget (coût complet) : 1, 2 millions d’euros (financement CNR, Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse, Irstea)
  • Partenaires opérationnels : Irstea Lyon, Compagnie Nationale du Rhône, Agence française de la biodiversité, Association Migrateurs Rhône-Méditerranée
En savoir plus

1- Caderousse est l’aménagement le plus amont équipé pour permettre la montaison des anguilles ; elles le franchissent en sens inverse lors de la dévalaison.