Vous êtes

Sélectionner

Irrigation : de nouveaux usages, de nouveaux modèles de gestion

En pleine mutation, l'irrigation en France est étudiée par les économistes et les sociologues d’Irstea dans le but de définir un modèle de gestion équilibré et durable pour demain.

Dossier des échos d'Irstea n°6 - Juillet/août 2013

À quoi ressemble le visage de l'irrigation aujourd'hui ?
Le recensement agricole 2010, publié par le Ministère de l'Agriculture, de l'Agroalimentaire et de la Forêt, a permis de dresser un portrait de l'irrigation à grands traits. Ainsi par exemple, le maïs reste toujours, et de loin, la culture la plus irriguée, représentant à elle seule près de la moitié des surfaces irriguées. D'autres traits sont en revanche plus étonnants.
Alors qu'entre 1970 et 2000, les surfaces irrigables n'ont cessé d'augmenter, passant de 760 000 à 2 600 000 hectares de terres équipées pour l'irrigation, entre 2000 et 2010, on observe un renversement de tendance avec une diminution de 13 % de la surface équipée. Celle-ci représente aujourd’hui 9 % de la superficie agricole utilisée (SAU).

Irrigation individuelle versus irrigation collective Un autre résultat marque un tournant dans l'irrigation : les surfaces irriguées à partir d’un accès individuel à la ressource en eau ne cessent d'augmenter, au détriment des surfaces irriguées à partir de réseaux collectifs. En 2010, et par rapport au précédent recensement agricole, les surfaces équipées pour l'irrigation dans des exploitations uniquement raccordées à un réseau collectif ont diminué de 49 %. Celles d'exploitations uniquement raccordées à un réseau individuel ont au contraire augmenté de 10 %.

Canal d'rrigation dans le Sud de la France

"Une des explications tient au fait qu'avec l’agrandissement des exploitations, on partage moins les équipements. Le nombre d'exploitations a ainsi diminué de 22 %, mais les surfaces cultivées n'ont pas pour autant changé. Le sud de la France est confronté à un autre problème : beaucoup d'anciens réseaux d'irrigation gravitaire sont progressivement rognés par l'urbanisation. Cette tendance s'observe aussi ailleurs, mais dans une moindre mesure", analyse Sébastien Loubier économiste Irstea à l’UMR G-EAU de Montpellier. Pour ce spécialiste, il y aurait une autre raison, plus inquiétante, à cette évolution : les agriculteurs se détourneraient du collectif au profit de l'individuel, car "il faut s'entendre, fonctionner ensemble, c'est compliqué !", explique-t-il.

La pérennité des réseaux d'irrigation en question

Cette tendance n'est pas sans conséquence sur la gestion durable et partagée de l'eau à l'échelle des bassins : celle-ci est facilitée  lorsqu’elle repose en grande partie sur des réseaux collectifs d'irrigation. Il est toujours plus facile d'être en relation avec une dizaine de représentants de réseaux collectifs... qu'avec des centaines voire des milliers d'irrigants individuels ! "La loi de 2006 sur l'eau et les milieux aquatiques prévoit justement de renforcer la dimension collective de la gestion de l’eau alors même que l’on observe une désaffection de celle-ci. À terme une autorisation unique de prélèvement, se substituant à la somme des autorisations individuelles, sera délivrée à un seul organisme, par exemple une chambre d'agriculture, qui aura pour mission de fédérer tous les irrigants, collectifs comme individuels, et de partager la ressource disponible. Le processus, en cours d’élaboration, devrait fonctionner d'ici 2015", affirme Sébastien Loubier.

Quid de la pérennité des installations collectives dans un tel contexte ? Celles-ci ne servent pas que des activités agricoles. Elles distribuent de l'eau pour le nettoyage des rues, la lutte incendie, la fourniture en eau à des usagers non agricoles. Mais aussi la recharge de nappe, l'évacuation d'eau pluviale, etc... "La mise en place de nouvelles installations et leur entretien sont particulièrement coûteux. Or, elles servent des activités, telles que l'agriculture, qui ne sont pas suffisamment rémunératrices. Car l'équation ne fonctionne pas à la base : les prix de vente des produits agricoles ne permettent pas aujourd'hui de couvrir les coûts de tout ce qui a contribué à leur production, dont l'eau d'irrigation...", explique François Brelle, président de l'Association française pour l'eau, l'irrigation et le drainage.

Histogramme des surfaces irriguées et équipées en France

La question de leur financement est donc ouverte

Bonne nouvelle : le statut juridique de la plupart des réseaux d'irrigation ne leur permet pas de "disparaître". Les Associations syndicales autorisées (ASA) par exemple, qui regroupent plus de la moitié des surfaces irriguées à partir de réseaux collectifs et qui sont autogérées par des agriculteurs, ont le statut d’établissements publics. Tous les agriculteurs adhérents, qu’ils utilisent ou non le réseau, participent à son  financement sous forme d’une contribution. Reste qu'il y a tout intérêt à chercher à diversifier les moyens de financement de ces réseaux pour diminuer la pression sur les agriculteurs.

"L'idée est de faire payer, ou contribuer au fonctionnement d’une manière ou d’une autre, ceux qui bénéficient gratuitement des services des réseaux collectifs d'irrigation. La pratique est en fait assez étendue officieusement : les services sont payés en nature, comme le prêt de locaux ou de matériel par une mairie. Ces accords tacites fonctionnent bien tant que le monde agricole reste lié à celui des communes. Mais la séparation se fait progressivement, notamment avec l'arrivée de néoruraux", analyse Sébastien Loubier.

Pour anticiper cette situation, le chercheur et ses collègues ont entrepris d'évaluer les services rendus par les réseaux d'irrigation. Enjeu ? Proposer un modèle de financement des réseaux d'irrigation via la mutualisation des coûts de leurs services entre tous les bénéficiaires. "L'idée est de regarder ce que les bénéficiaires devraient payer pour un service tel que la recharge de la nappe s'ils devaient faire appel à un opérateur externe. De l'autre côté il faut aussi considérer la part des dépenses occasionnées par le réseau collectif pour assurer ce service. À partir de là, nos travaux nous permettent de définir des bornes minimales et maximales de rétribution du service, entre lesquelles les bénéficiaires comme les gestionnaires de réseaux d'irrigation restent gagnants. Charge ensuite à tous les acteurs du territoire de se concerter afin de fixer une juste rétribution", détaille Sébastien Loubier.

En savoir plus

Le dernier numéro de la revue Sciences, Eaux § Territoires, la revue de transfert et d'appui aux politiques publiques d'Irstea, fait le point sur l'irrigation en France.
Une occasion pour les scientifiques de l'unité mixte de recherche G-EAU (Gestion de l'eau, acteurs et usages) et leurs partenaires d'analyser les résultats du dernier recensement agricole, de faire le point sur les dernières innovations techniques, et enfin d'apporter des éléments de réflexion sur la question des nouveaux modes de gouvernance de l'eau en matière d'irrigation. L'irrigation en France, enjeux et perspectives : Sciences, Eaux & Territoires, numéro 11, mai 2013 Coordination scientifique, Dominique Rollin et Sami Bouarfa, Irstea, Montpellier, UMR G-EAU (disponible en ligne et sur demande en format papier http://www.set-revue.fr/lirrigation-en-france).

Contact : caroline.martin@irstea