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Filières et territoires font leur écobilan

Publié le 30/09/2014

© P. Graille - Fotolia

En France, les consommateurs découvrent l’analyse du cycle de vie : depuis 2011, les étiquettes de certains produits de consommation offrent un aperçu de leur empreinte environnementale, depuis l’extraction des matières premières, leur fabrication, leur distribution, leur utilisation et jusqu’à leur élimination. Aujourd’hui, l’ACV franchit de nouvelles frontières : elle évalue les filières et même les territoires. 

Schéma représentant le cycle de vie d'un produit

« Ce sont des échelles très pertinentes pour faire des progrès significatifs », assure Philippe Roux, chercheur au centre Irstea de Montpellier. « Plutôt que de comparer grâce à l’ACV des scénarios théoriques et d’en tirer des conclusions nationales, il nous semble plus porteur de mettre au point des logiciels permettant aux différents acteurs de rechercher les meilleures solutions locales. Il faut penser globalement grâce à l’ACV et agir localement pour aller vers des systèmes durables ».

Les filières de traitement des déchets sous la loupe de l’ACV

À Irstea, les recherches portant sur l’ACV environnementale sont variées. L’objectif final est commun :  proposer aux gestionnaires et aux politiques un outil de comparaison et d’aide à la décision qui leur permettra d’opter pour des filières et des trajectoires de développement territorial ayant le moins d’impacts pour l’environnement. 

Schéma de l'analyse du cycle de vie (ACV) appliquée à la filière de l'assainissement.

Marilys Pradel, ingénieur agronome au centre Irstea de Clermont-Ferrand, s’intéresse à la filière du traitement et de la valorisation des boues d’épuration. « Ces boues sont souvent oubliées lorsqu’il s’agit de faire le bilan environnemental d’une station d’épuration. Souvent on ne prend en compte que l’eau traitée », explique-t-elle. Le traitement de ces boues représente pourtant la moitié des émissions des gaz à effet de serre d’une station ! Avec son équipe, la scientifique a entrepris un inventaire : identifier tous les types de procédés intervenant à chacune des étapes de la filière boues, depuis la sortie de la filière eau jusqu’à la valorisation, via l’épandage ou l’incinération, et estimer pour chacun d’eux les impacts environnementaux. Certains procédés ont déjà été comparés entre eux. « Nous étudions désormais comment le couplage de procédés influe les impacts finaux : par exemple en quoi la digestion anaérobie préalable à la déshydratation va-t-elle influencer cette dernière d’un point de vue environnemental ? » explique Marilys Pradel.

 

Méthaniseurs

L’ACV se penche aussi sur la méthanisation, processus biologique via lequel la matière organique est dégradée et produit du biogaz (voir Echos 3). L’équipe de Lynda Aissani, chercheuse spécialisée en ACV au centre Irstea de Rennes, s’est intéressée à la méthanisation collective, qui utilise les effluents d’élevage, les déchets de l’industrie agro-alimentaire, les déchets ménagers fermentescibles, tous produits sur un territoire. Elle a étudié le cas d’un petit territoire agricole ainsi que celui d’une métropole du Grand-Ouest. « L’objectif est de favoriser l’insertion pertinente de la méthanisation au sein de territoires, avec un minimum d’impacts sur l’environnement » explique la chercheuse. L’analyse territoriale permet de caractériser les acteurs, les secteurs d’activités, les gisements d’effluents ou de déchets, les opportunités, mais aussi les limites au développement de la méthanisation.

 

À la clé : l’identification, sur un territoire, de la fonction la plus porteuse pour la méthanisation (traiter des déchets, produire localement de l’énergie renouvelable ou un fertilisant, exporter l’azote en dehors du territoire lorsque celui-ci est en excédent, comme en Bretagne), mais aussi des scénarios d’insertion et des sites d’implantation potentiels.

 

Vers une évaluation environnementale des territoires

Faire l’ACV d’une filière ne suffit pas toujours : il faut parfois étendre l’évaluation environnementale à tout un territoire. C’est ce à quoi s’est confrontée Ludivine Pradeleix, agronome au centre Irstea de Montpellier (Pôle ELSA), lors de son travail de thèse sur la plaine irriguée de Kairouan, en Tunisie. L’économie agricole de ce territoire repose quasi exclusivement sur de l’eau pompée dans une nappe souterraine, laquelle est extraite plus rapidement qu’elle ne se renouvelle : la nappe baisse de plusieurs mètres par an. « L’idée était de prendre en compte la diversité des pratiques agricoles à l’échelle du territoire. Il s’agissait aussi d’évaluer plusieurs types d’impacts environnementaux, au-delà de la seule réduction des nappes » explique la chercheuse.

En associant les méthodologies du diagnostic agraire et de l’ACV, les experts ont décrit une typologie d’exploitations agricoles. Celle-ci leur a ensuite servi à construire des scénarios d’évolution de la ressource en eau en lien avec l’évolution des pratiques agricoles sur le territoire.

En France, les territoires s’interrogent aussi sur leurs impacts environnementaux globaux. « Pour réaliser l’ACV complète d’un territoire, il faut prendre en compte l’ensemble des activités de production et de consommation qui y sont localisées. Alors que les limites de l’ACV d’un produit ou d’un service sont facilement identifiables, celles auxquelles doit s’intéresser l’ACV territoriale sont plus floues »,explique Éléonore Loiseau, chercheuse au centre Irstea de Montpellier (pôle ELSA). Par exemple, dans le cas de la présence d’une aciérie sur un territoire, doit-on prendre en compte uniquement les impacts environnementaux du site industriel, ou aussi ceux, en amont, liés à l’extraction et à l’acheminement des minerais, et ceux, en aval, liés à ce que l’on va faire de cet acier qui sera exporté en dehors du territoire ? 

Éléonore Loiseau s’est intéressée à l’ACV du Bassin de Thau qui présente une vaste gamme d’activités : résidentiel, tourisme, agriculture, conchyliculture, activités industrielles, services, etc. « Un tel outil répond à deux besoins des gestionnaires territoriaux : réaliser un diagnostic environnemental grâce à une vision transversale qui s’intéresse à tous les secteurs d’activités du territoire, mais aussi comparer différents scénarios d’aménagement possibles. Il s’agit de faire de l’écoconception à l’échelle territoriale » explique-t-elle.

L’ACV normalisée ?

Tous ces projets, bien qu’appliqués à des filières ou des territoires spécifiques, ont un point commun : ils permettent de mettre au point des méthodes et des outils génériques afin que l’évaluation environnementale des filières et des territoires devienne la norme partout. Au pôle ELSA de Montpellier, Philippe Loubet, doctorant dans le cadre d’une collaboration Veolia Eau d'Ile-de-France et Irstea, dédie d’ailleurs son travail à cet objectif : mettre au point un modèle qui permettra d‘évaluer les performances environnementales de systèmes d’eau urbains à l’échelle d’une mégapole, en l’occurrence la banlieue de Paris. « Nous avons pour l’instant testé notre modèle avec un scénario théorique représentant la situation actuelle et des scénarios prospectifs à 10 ou 40 ans » explique le scientifique. « À terme, ce modèle sera proposé aux gestionnaires des systèmes d’eau urbains qui pourront l’adapter à d’autres territoires urbains et d’autres bassins versants ».